Souvenirs
“Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil.”
“... , de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et rouges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent léger, sous le soleil qui nous chauffe un seul côté du visage, nous regardons la lumière descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents éclatantes.”
“Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes. Ici les dieux servent de lits ou de repères dans la course des journées. Je décris et je dis : “Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs.” Et qu’ai-je besoin de parler de Dionysos pour dire que j’aime écraser les boules de lentisques sous mon nez ? Est-il même à Déméter ce vieil hymne à quoi plus tard je songerai sans contrainte : “Heureux celui des vivants sur la terre qui a vu ces choses.” Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon? ”
Souvenir d’un été« Souvenirs » est la chronique photographique de mon voyage de retour. Un retour non pas dans le temps ou l’espace, mais vers un sentiment qui m'est resté.
Une expérience viscérale du paysage. L'existence ressentie à travers le soleil brûlant la peau, le sel laissé par une vague au dessus d’une lèvre, la sueur ruisselant le long du bras. Les parfums des fleurs et les sons d'une brise estivale qui passe à travers la canne de Provence.
Si notre existence est un miracle, nos vies dans la société sont souvent absurdes. C’est quand on est jeune et que nous n’avons pas encore du faire le choix entre conformer ou résister, que nous jouissons inconsciemment de ce sentiment essentiel qu’est de vivre au rythme de notre respiration, tout en se laissant guider par notre curiosité et en poursuivant nos passions.
Ce n’est qu’une fois que l’on devient adulte et que nous avons des responsabilités, des factures, des crédits , et des opportunités aussi, que nous divaguons de l’essentiel, presque sans s’en rendre compte, jusqu’au jour ou l’on se dit, d’un coup, comment en suis-je arrivé là? Et comment se fait-il que je me sois autant éloigné de ce qui avait du sens?
Pourtant je pouvais encore le sentir en moi, comme un souvenir dans mon corps, sur lequel je ne pouvais pas mettre des mots. Cela m’a rappelé cette fameuse phrase d’Albert Camus “Au milieu de l'hiver, j'apprenais enfin qu'il y avait en moi un été invincible.“ J’en avais envie, de cet été. Je le connaissais et je voulais le retrouver. Le vivre à nouveau. Je suis parti le chercher là où je me souviens l’avoir ressenti la dernière fois.
Il s’avère que, lorsqu’on essaie de faire resurgir un souvenir, il change. Chaque tentative de rapprochement fut donc à la fois un éloignement. Le souvenir devenait flou petit à petit, jusqu’à ce que l’on se demande; est-ce que c’était vraiment ça, ce dont je croyais me souvenir ?
Cela fait maintenant quelques années que je cherche et je ne sais pas si je me suis rapproché et que la destination est tout près, qu’il faille simplement que je me retourne, ou que à force de chercher, meme la moindre ressemblance de cette expérience corporelle est perdue à jamais.
quand je regarde le monde qui brûle, Je comprends que ce n’est pas moi qui ai perdu ce souvenir; nous l’avons tous perdu.
A PROPOS DE CE PROJET PHOTOGRAPHIQUEL’endroit où j’ai cherché se trouve là où les Pyrénées plongent dans la Méditerranée. Vers Port-Vendres, les rochers noirs restent pointus et coupants, malgré des millénaires de vagues qui se sont jetées contre eux. Une fois levée, la Tramontane peut souffler en continu pendant des semaines, soulevant les vagues à des hauteurs impressionnantes. Il y a aussi des jours calmes, où le vent est absent. Le soleil fait alors monter l’humidité de la terre, et, mêlée à l’évaporation de la mer, forme comme un nuage salé invisible qui fait scintiller les lauriers-roses. Un peu plus au sud, on trouve la réserve naturelle nationale de Cerbère-Banyuls, aux teintes plus blanches et jaunâtres, comme celles de l’île de Malte, lieu de naissance de Vénus.
Pour ce projet, je me suis bien sûr inspiré de nombreux artistes. On y verra peut-être des échos de Weston ou de Brandt, de Demarchelier, ou encore de Sieff, voire de Ronis. Mais je me suis principalement inspiré de l’œuvre de trois personnes: Albert Camus avec les essais Noces et L’Été, où il décrit avec exactitude les détails qui font l’ensemble de ce qu’est la Mediterrannée et l’experience de cette mer, de cette terre, de ces odeurs et de cette lumière à travers l’homme. Pierre Soulages avec sa recherche de l’outre noir, cette chose qui donne forme à l’informe, et qui bien sûr en photographie, ouvre d’innombrables mondes à explorer. Et finalement, bien sûr Lucien Clergue avec ses nus dans la mer.